D.R. BELAIR - RTMKB

 

 

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MICROMÉGAS

PAR VOLTAIRE

1752

 

CHAPITRE PREMIER

VOYAGE D'UN HABITANT DU MONDE DE L'√ČTOILE SIRIUS DANS LA PLAN√ąTE DE SATURNE

Dans une de ces plan√®tes qui tournent autour de l'√©toile nomm√©e Sirius, il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit, que j'ai eu l'honneur de conna√ģtre dans le dernier voyage qu'il fit sur notre petite fourmili√®re ; il s'appelait Microm√©gas, nom qui convient fort √† tous les grands. Il avait huit lieues de haut : j'entends, par huit lieues, vingt-quatre mille pas g√©om√©triques de cinq pieds chacun.

Quelques alg√©bristes, gens toujours utiles au public, prendront sur-le- champ la plume, et trouveront que, puisque monsieur Microm√©gas, habitant du pays de Sirius, a de la t√™te aux pieds vingt-quatre mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous autres, citoyens de la terre, nous n'avons gu√®re que cinq pieds, et que notre globe a neuf mille lieues de tour, ils trouveront, dis-je, qu'il faut absolument que le globe qui l'a produit ait au juste vingt-un millions six cent mille fois plus de circonf√©rence que notre petite terre. Rien n'est plus simple et plus ordinaire dans la nature. Les √Čtats de quelques souverains d'Allemagne ou d'ltalie, dont on peut faire le tour en une demi heure, compar√©s √† l'empire de Turquie, de Moscovie ou de la Chine, ne sont qu'une tr√®s faible image des prodigieuses diff√©rences que la nature a mises dans tous les √™tres.

La taille de Son Excellence étant de la hauteur que j'ai dite, tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour : ce qui fait une très jolie proportion.

Quant √† son esprit, c'est un des plus cultiv√©s que nous avons ; il sait beaucoup de choses ; il en a invent√© quelques-unes ; il n'avait pas encore deux cent cinquante ans, et il √©tudiait, selon la coutume, au coll√®ge des j√©suites de sa plan√®te, lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Blaise Pascal, lequel, apr√®s en avoir devin√© trente-deux en se jouant, √† ce que dit sa soeur, devint depuis un g√©om√®tre assez m√©diocre, et un fort mauvais m√©taphysicien. Vers les quatre cent cinquante ans, au sortir de l'enfance, il diss√©qua beaucoup de ces petits insectes qui n'ont pas cent pieds de diam√®tre, et qui se d√©robent aux microscopes ordinaires ; il en composa un livre fort curieux, mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti de son pays, grand v√©tillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des propositions suspectes, malsonnantes, t√©m√©raires, h√©r√©tiques, sentant l'h√©r√©sie, et le poursuivit vivement : il s'agissait de savoir si la forme substantielle des puces de Sirius √©tait de m√™me nature que celle des colima√ßons. Microm√©gas se d√©fendit avec esprit ; il mit les femmes de son c√īt√© ; le proc√®s dura deux cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de ne para√ģtre √† la cour de huit cents ann√©es.

Il ne fut que m√©diocrement afflig√© d'√™tre banni d'une cour qui n'√©tait remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne s'embarrassa gu√®re ; et il se mit √† voyager de plan√®te en plan√®te, pour achever de se former l'esprit et le coeur, comme l'on dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline seront sans doute √©tonn√©s des √©quipages de l√†-haut : car nous autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien au-del√† de nos usages. Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation et toutes les forces attractives et r√©pulsives. Il s'en servait si √† propos que, tant√īt √† l'aide d'un rayon du soleil, tant√īt par la commodit√© d'une com√®te, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau voltige de branche en branche. Il parcourut la voie lact√©e en peu de temps, et je suis oblig√© d'avouer qu'il ne vit jamais √† travers les √©toiles dont elle est sem√©e ce beau ciel empyr√©e que l'illustre vicaire Derham se vante d'avoir vu au bout de sa lunette. Ce n'est pas que je pr√©tende que Monsieur Derham ait mal vu, √† Dieu ne plaise ! mais Microm√©gas √©tait sur les lieux, c'est un bon observateur et je ne veux contredire personne. Microm√©gas, apr√®s avoir bien tourn√©, arriva dans le globe de Saturne. Quelque accoutum√© qu'il f√Ľt √† voir des choses nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et de ses habitants, se d√©fendre de ce sourire de sup√©riorit√© qui √©chappe quelquefois aux plus sages. Car enfin Saturne n'est gu√®re que neuf cents fois plus gros que la terre, et les citoyens de ce pays-l√† sont des nains qui n'ont que mille toises de haut ou environ. Il s'en moqua un peu d'abord avec ses gens, √† peu pr√®s comme un musicien italien se met √† rire de la musique de Lulli quand il vient en France. Mais comme le Sirien avait un bon esprit, il comprit bien vite qu'un √™tre pensant peut fort bien n'√™tre pas ridicule pour n'avoir que six mille pieds de haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, apr√®s les avoir √©tonn√©s. Il lia une √©troite amiti√© avec le secr√©taire de l'Acad√©mie de Saturne, homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait √† la v√©rit√© rien invent√©, mais qui rendait un fort bon compte des inventions des autres, et qui faisait passablement de petits vers et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction des lecteurs, une conversation singuli√®re que Microm√©gas eut un jour avec M. le secr√©taire.

CHAPITRE SECOND

CONVERSATION DE L'HABITANT DE SIRIUS AVEC CELUI DE SATURNE

Apr√®s que Son Excellence se fut couch√©e, et que le secr√©taire se fut approch√© de son visage : ¬ę Il faut avouer, dit Microm√©gas, que la nature est bien vari√©e. ‚ÄĒ Oui, dit le Saturnien ; la nature est comme un parterre dont les fleurs... ‚ÄĒ Ah ! dit l'autre, laissez l√† votre parterre. ‚ÄĒ Elle est, reprit le secr√©taire, comme une assembl√©e de blondes et de brunes, dont les parures... ‚ÄĒ Eh ! qu'ai-je √† faire de vos brunes ? dit l'autre. ‚ÄĒ Elle est donc comme une galerie de peintures dont les traits... ‚ÄĒ Eh non ! dit le voyageur ; encore une fois la nature est comme la nature. Pourquoi lui chercher des comparaisons ? ‚ÄĒ Pour vous plaire, r√©pondit le secr√©taire. ‚ÄĒ Je ne veux point qu'on me plaise, r√©pondit le voyageur ; je veux qu'on m'instruise : commencez d'abord par me dire combien les hommes de votre globe ont de sens. ‚ÄĒ Nous en avons soixante et douze, dit l'acad√©micien, et nous nous plaignons tous les jours du peu. Notre imagination va au-del√† de nos besoins ; nous trouvons qu'avec nos soixante et douze sens, notre anneau, nos cinq lunes, nous sommes trop born√©s ; et, malgr√© toute notre curiosit√© et le nombre assez grand de passions qui r√©sultent de nos soixante et douze sens, nous avons tout le temps de nous enlever. ‚ÄĒ Je le crois bien, dit Microm√©gas ; car dans notre globe nous avons pr√®s de mille sens, et il nous reste encore je ne sais quel d√©sir vague, je ne sais quelle inqui√©tude, qui nous avertit sans cesse que nous sommes peu de chose, et qu'il y a des √™tres beaucoup plus parfaits. J'ai un peu voyag√© ; j'ai vu des mortels fort au- dessous de nous, j'en ai vu de fort sup√©rieurs ; mais je n'en ai vu aucuns qui n'aient plus de d√©sirs que de vrais besoins, et plus de besoins que de satisfaction. J'arriverai peut-√™tre un jour au pays o√Ļ il ne manque rien ; mais jusqu'√† pr√©sent personne ne m'a donn√© de nouvelles positives de ce pays- l√†.¬Ľ Le Saturnien et le Sirien s'√©puis√®rent alors en conjectures ; mais, apr√®s beaucoup de raisonnements fort ing√©nieux et fort incertains, il en fallut revenir aux faits. ¬ęCombien de temps vivez-vous ? dit le Sirien. ‚ÄĒ Ah ! bien peu, r√©pliqua le petit homme de Saturne. ‚ÄĒ C'est tout comme chez nous, dit le Sirien ; nous nous plaignons toujours du peu. Il faut que ce soit une loi universelle de la nature. ‚ÄĒ H√©las ! nous ne vivons, dit le Saturnien, que cinq cents grandes r√©volutions du soleil. (Cela revient √† quinze mille ans ou environ, √† compter √† notre mani√®re.) Vous voyez bien que c'est mourir presque au moment que l'on est n√© ; notre existence est un point, notre dur√©e un instant, notre globe un atome. A peine a-t-on commenc√© √† s'instruire un peu que la mort arrive avant qu'on ait de l'exp√©rience. Pour moi, je n'ose faire aucuns projets ; je me trouve comme une goutte d'eau dans un oc√©an immense. Je suis honteux, surtout devant vous, de la figure ridicule que je fais dans ce monde.¬Ľ

Microm√©gas lui repartit : ¬ę Si vous n'√©tiez pas philosophe, je craindrais de vous affliger en vous apprenant que notre vie est sept cents fois plus longue que la v√ītre ; mais vous savez trop bien que quand il faut rendre son corps aux √©l√©ments, et ranimer la nature sous une autre forme, ce qui s'appelle mourir ; quand ce moment de m√©tamorphose est venu, avoir v√©cu une √©ternit√©, ou avoir v√©cu un jour, c'est pr√©cis√©ment la m√™me chose. J'ai √©t√© dans des pays o√Ļ l'on vit mille fois plus longtemps que chez moi, et j'ai trouv√© qu'on y murmurait encore. Mais il y a partout des gens de bon sens qui savent prendre leur parti et remercier l'auteur de la nature. Il a r√©pandu sur cet univers une profusion de vari√©t√©s avec une esp√®ce d'uniformit√© admirable. Par exemple tous les √™tres pensants sont diff√©rents, et tous se ressemblent au fond par le don de la pens√©e et des d√©sirs. La mati√®re est partout √©tendue ; mais elle a dans chaque globe des propri√©t√©s diverses. Combien comptez-vous de ces propri√©t√©s diverses dans votre mati√®re ? ‚ÄĒ Si vous parlez de ces propri√©t√©s, dit le Saturnien, sans lesquelles nous croyons que ce globe ne pourrait subsister tel qu'il est, nous en comptons trois cents, comme l'√©tendue, l'imp√©n√©trabilit√©, la mobilit√©, la gravitation, la divisibilit√©, et le reste. ‚ÄĒ Apparemment, r√©pliqua le voyageur, que ce petit nombre suffit aux vues que le Cr√©ateur avait sur votre petite habitation. J'admire en tout sa sagesse ; je vois partout des diff√©rences, mais aussi partout des proportions. Votre globe est petit, vos habitants le sont aussi ; vous avez peu de sensations ; votre mati√®re a peu de propri√©t√©s ; tout cela est l'ouvrage de la Providence. De quelle couleur est votre soleil bien examin√© ? ‚ÄĒ D'un blanc fort jaun√Ętre, dit le Saturnien ; et quand nous divisons un de ses rayons, nous trouvons qu'il contient sept couleurs ‚ÄĒ Notre soleil tire sur le rouge, dit le Sirien, et nous avons trente-neuf couleurs primitives. Il n'y a pas un soleil, parmi tous ceux dont j'ai approch√©, qui se ressemble, comme chez vous il n'y a pas un visage qui ne soit diff√©rent de tous les autres.¬Ľ

Après plusieurs questions de cette nature, il s'informa combien de substances essentiellement différentes on comptait dans Saturne. Il apprit qu'on n'en comptait qu'une trentaine, comme Dieu, l'espace, la matière, les êtres étendus qui sentent, les êtres étendus qui sentent et qui pensent, les êtres pensants qui n'ont point d'étendue ; ceux qui se pénètrent, ceux qui ne se pénètrent pas, et le reste. Le Sirien, chez qui on en comptait trois cents et qui en avait découvert trois mille autres dans ses voyages, étonna prodigieusement le philosophe de Saturne. Enfin, après s'être communiqué l'un à l'autre un peu de ce qu'ils savaient et beaucoup de ce qu'ils ne savaient pas, après avoir raisonné pendant une révolution du soleil, ils résolurent de faire ensemble un petit voyage philosophique.

CHAPITRE TROISI√ąME

VOYAGE DES DEUX HABITANTS DE SIRIUS ET DE SATURNE

Nos deux philosophes √©taient pr√™ts √† s'embarquer dans l'atmosph√®re de Saturne avec une fort jolie provision d'instruments math√©matiques, lorsque la ma√ģtresse du Saturnien qui en eut des nouvelles, vint en larmes faire ses remontrances. C'√©tait une jolie petite brune qui n'avait que six cent soixante toises, mais qui r√©parait par bien des agr√©ments la petitesse de sa taille. ¬ęAh ! cruel ! s'√©cria-t-elle, apr√®s t'avoir r√©sist√© quinze cents ans lorsque enfin je commen√ßais √† me rendre, quand j'ai √† peine pass√© cent ans entre tes bras. tu me quittes pour aller voyager avec un g√©ant d'un autre monde ; va, tu n'es qu'un curieux, tu n'as jamais eu d'amour : si tu √©tais un vrai Saturnien, tu serais fid√®le. O√Ļ vas-tu courir ? Que veux-tu ? Nos cinq lunes sont moins errantes que toi, notre anneau est moins changeant. Voil√† qui est fait, je n'aimerai jamais plus personne.¬Ľ Le philosophe l'embrassa, pleura avec elle, tout philosophe qu'il √©tait ; et la dame, apr√®s s'√™tre p√Ęm√©e, alla se consoler avec un petit-ma√ģtre du pays.

Cependant nos deux curieux partirent ; ils sautèrent d'abord sur l'anneau., qu'ils trouvèrent assez plat, comme l'a fort bien deviné un illustre habitant de notre petit globe ; de là ils allèrent de lune en lune. Une comète passait tout auprès de la dernière ; ils s'élancèrent sur elle avec leurs domestiques et leurs instruments. Quand ils eurent fait environ cent cinquante millions de lieues, ils rencontrèrent les satellites de Jupiter. Ils passèrent dans Jupiter même, et y restèrent une année, pendant laquelle ils apprirent de fort beaux secrets qui seraient actuellement sous presse sans messieurs les inquisiteurs, qui ont trouvé quelques propositions un peu dures. Mais j'en ai lu le manuscrit dans la bibliothèque de l'illustre archevêque de..., qui m'a laissé voir ses livres avec cette générosité et cette bonté qu'on ne saurait assez louer.

Mais revenons √† nos voyageurs. En sortant de Jupiter, ils travers√®rent un espace d'environ cent millions de lieues, et ils c√ītoy√®rent la plan√®te de Mars, qui, comme on sait, est cinq fois plus petite que notre petit globe ; ils virent deux lunes qui servent √† cette plan√®te, et qui ont √©chapp√© aux regards de nos astronomes. Je sais bien que le p√®re Castel √©crira, et m√™me assez plaisamment, contre l'existence de ces deux lunes ; mais je m'en rapporte √† ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons philosophes-l√† savent combien il serait difficile que Mars, qui est si loin du soleil, se pass√Ęt √† moins de deux lunes. Quoi qu'il en soit, nos gens trouv√®rent cela si petit qu'ils craignirent de n'y pas trouver de quoi coucher, et ils pass√®rent leur chemin comme deux voyageurs qui d√©daignent un mauvais cabaret de village et poussent jusqu'√† la ville voisine. Mais le Sirien et son compagnon se repentirent bient√īt. Ils all√®rent longtemps, et ne trouv√®rent rien. Enfin ils aper√ßurent une petite lueur : c'√©tait la terre : cela fit piti√© √† des gens qui venaient de Jupiter. Cependant, de peur de se repentir une seconde fois, ils r√©solurent de d√©barquer. Ils pass√®rent sur la queue de la com√®te, et, trouvant une aurore bor√©ale toute pr√™te, ils se mirent dedans, et arriv√®rent √† terre sur le bord septentrional de la mer Baltique, le cinq juillet mil sept cent trente-sept, nouveau style.

CHAPITRE QUATRI√ąME

CE QUI LEUR ARRIVE SUR LE GLOBE DE LA TERRE

Apr√®s s'√™tre repos√©s quelque temps, ils mang√®rent √† leur d√©jeuner deux montagnes que leurs gens leur appr√™t√®rent assez proprement. Ensuite ils voulurent reconna√ģtre le petit pays o√Ļ ils √©taient. Ils all√®rent d'abord du nord au sud. Les pas ordinaires du Sirien et de ses gens √©taient d'environ trente mille pieds de roi ; le nain de Saturne suivait de loin en haletant ; or il fallait qu'il f√ģt environ douze pas, quand l'autre faisait une enjamb√©e : figurez-vous (s'il est permis de faire de telles comparaisons) un tr√®s petit chien de manchon qui suivrait un capitaine des gardes du roi de Prusse.

Comme ces √©trangers-l√† vont assez vite, ils eurent fait le tour du globe en trente-six heures ; le soleil, √† la v√©rit√©, ou plut√īt la terre, fait un pareil voyage en une journ√©e ; mais il faut songer qu'on va bien plus √† son aise quand on tourne sur son axe que quand on marche sur ses pieds. Les voil√† donc revenus d'o√Ļ ils √©taient partis, apr√®s avoir vu cette mare, presque imperceptible pour eux, qu'on nomme la M√©diterran√©e, et cet autre petit √©tang qui, sous le nom du grand Oc√©an, entoure la taupini√®re. Le nain n'en avait eu jamais qu'√† mi-jambe, et √† peine l'autre avait-il mouill√© son talon. Ils firent tout ce qu'ils purent en allant et en revenant dessus et dessous pour t√Ęcher d'apercevoir si ce globe √©tait habit√© ou non. Ils se baiss√®rent, ils se couch√®rent, ils t√Ęt√®rent partout ; mais leurs yeux et leurs mains n'√©tant point proportionn√©s aux petits qui rampent ici, ils ne re√ßurent pas la moindre sensation qui p√Ľt leur faire soup√ßonner que nous et nos confr√®res les autres habitants de ce globe avons l'honneur d'exister.

Le nain, qui jugeait quelquefois un peu trop vite, d√©cida d'abord qu'il n'y avait personne sur la terre. Sa premi√®re raison √©tait qu'il n'avait vu personne. Microm√©gas lui fit sentir poliment que c'√©tait raisonner assez mal : ¬ęCar, disait-il, vous ne voyez pas avec vos petits yeux certaines √©toiles de la cinquanti√®me grandeur que j'aper√ßois tr√®s distinctement ; concluez vous de l√† que ces √©toiles n'existent pas ? ‚ÄĒ Mais, dit le nain, j'ai bien t√Ęt√©. ‚ÄĒ Mais, r√©pondit l'autre, vous avez mal senti. ‚ÄĒ Mais, dit le nain, ce globe-ci est si mal construit, cela est si irr√©gulier et d'une forme qui me para√ģt si ridicule ! tout semble √™tre ici dans le chaos : voyez-vous ces petits ruisseaux dont aucun ne va de droit fil, ces √©tangs qui ne sont ni ronds, ni carr√©s, ni ovales, ni sous aucune forme r√©guli√®re, tous ces petits grains pointus dont ce globe est h√©riss√©, et qui m'ont √©corch√© les pieds ? (Il voulait parler des montagnes.) Remarquez-vous encore la forme de tout le globe, comme il est plat aux p√īles, comme il tourne autour du soleil d'une mani√®re gauche, de fa√ßon que les climats des p√īles sont n√©cessairement incultes ? En v√©rit√©, ce qui fait que je pense qu'il n'y a ici personne, c'est qu'il me para√ģt que des gens de bon sens ne voudraient pas y demeurer. ‚ÄĒ Eh bien, dit Microm√©gas, ce ne sont peut-√™tre pas non plus des gens de bon sens qui l'habitent. Mais enfin il y a quelque apparence que ceci n'est pas fait pour rien. Tout vous para√ģt irr√©gulier ici, dites-vous, parce que tout est tir√© au cordeau dans Saturne et dans Jupiter. Eh ! c'est peut-√™tre par cette raison-l√† m√™me qu'il y a ici un peu de confusion. Ne vous ai-je pas dit que dans mes voyages j'avais toujours remarqu√© de la vari√©t√© ?¬Ľ Le Saturnien r√©pliqua √† toutes ces raisons. La dispute n'e√Ľt jamais fini, si par bonheur Microm√©gas, en s'√©chauffant √† parler, n'e√Ľt cass√© le fil de son collier de diamants. Les diamants tomb√®rent, c'√©taient de jolis petits carats assez in√©gaux. dont les plus gros pesaient quatre cents livres, et les plus petits cinquante. Le nain en ramassa quelques-uns ; il s'aper√ßut, en les approchant de ses yeux, que ces diamants, de la fa√ßon dont ils √©taient taill√©s, √©taient d'excellents microscopes. Il prit donc un petit microscope de cent soixante pieds de diam√®tre, qu'il appliqua √† sa prunelle ; et Microm√©gas en choisit un de deux mille cinq cents pieds. Ils √©taient excellents ; mais d'abord on ne vit rien par leur secours : il fallait s'ajuster. Enfin l'habitant de Saturne vit quelque chose d'imperceptible qui remuait entre deux eaux dans la mer Baltique : c'√©tait une baleine. Il la prit avec le petit doigt fort adroitement ; et la mettant sur l'ongle de son pouce, il la fit voir au Sirien, qui se mit √† rire pour la seconde fois de l'exc√®s de petitesse dont √©taient les habitants de notre globe. Le Saturnien, convaincu que notre monde est habit√©, s'imagina bien vite qu'il ne l'√©tait que par des baleines ; et comme il √©tait grand raisonneur, il voulut deviner d'o√Ļ un si petit atome tirait son mouvement, s'il avait des id√©es, une volont√©, une libert√©. Microm√©gas y fut fort embarrass√© ; il examina l'animal fort patiemment, et le r√©sultat de l'examen fut qu'il n'y avait pas moyen de croire qu'une √Ęme f√Ľt log√©e l√†. Les deux voyageurs inclinaient donc √† penser qu'il n'y a point d'esprit dans notre habitation, lorsqu'√† l'aide du microscope ils aper√ßurent quelque chose d'aussi gros qu'une baleine qui flottait sur la mer Baltique. On sait que dans ce temps-l√† m√™me une vol√©e de philosophes revenait du cercle polaire, sous lequel ils avaient √©t√© faire des observations dont personne ne s'√©tait avis√© jusqu'alors. Les gazettes dirent que leur vaisseau √©choua aux c√ītes de Botnie, et qu'ils eurent bien de la peine √† se sauver ; mais on ne sait jamais dans ce monde le dessous des cartes. Je vais raconter ing√©nument comment la chose se passa, sans y rien mettre mien : ce qui n'est pas un petit effort pour un historien.

CHAPITRE CINQUI√ąME

EXPERIENCES ET RAISONNEMENTS DES DEUX VOYAGEURS

Microm√©gas √©tendit la main tout doucement vers l'endroit o√Ļ l'objet paraissait, et avan√ßant deux doigts, et les retirant par la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et le mit encore sur son ongle, sans le trop presser, de peur de l'√©craser. ¬ę Voici un animal bien diff√©rent du premier ¬Ľ, dit le nain de Saturne ; le Sirien mit le pr√©tendu animal dans le creux de sa main. Les passagers et les gens de l'√©quipage, qui s'√©taient crus enlev√©s par un ouragan, et qui se croyaient sur une esp√®ce de rocher, se mettent tous en mouvement ; les matelots prennent des tonneaux de vin, les jettent sur la main de Microm√©gas, et se pr√©cipitent apr√®s. Les g√©om√®tres prennent leurs quarts de cercle, leurs secteurs, et des filles laponnes, et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant qu'il sentit enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les doigts : c'√©tait un b√Ęton ferr√© qu'on lui enfon√ßait d'un pied dans l'index ; il jugea, par ce picotement, qu'il √©tait sorti quelque chose du petit animal qu'il tenait ; mais il n'en soup√ßonna pas d'abord davantage. Le microscope, qui faisait √† peine discerner une baleine et un vaisseau, n'avait point de prise sur un √™tre aussi imperceptible que des hommes. Je ne pr√©tends choquer ici la vanit√© de personne, mais je suis oblig√© de prier les importants de faire ici une petite remarque avec moi : c'est qu'en prenant la taille des hommes d'environ cinq pieds, nous ne faisons pas sur la terre une plus grande figure qu'en ferait sur une boule de dix pieds de tour un animal qui aurait √† peu pr√®s la six cent milli√®me partie d'un pouce en hauteur. Figurez-vous une substance qui pourrait tenir la terre dans sa main, et qui aurait des organes en proportion des n√ītres ; et il se peut tr√®s bien faire qu'il y ait un grand nombre de ces substances : or concevez, je vous prie, ce qu'elles penseraient de ces batailles qui nous ont valu deux villages qu'il a fallu rendre.

Je ne doute pas que si quelque capitaine des grands grenadiers lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de deux grands pieds au moins les bonnets de sa troupe ; mais je l'avertis qu'il aura beau faire, et que lui et les siens ne seront jamais que des infiniment petits.

Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il donc pas √† notre philosophe de Sirius pour apercevoir les atomes dont je viens de parler ? Quand Leuwenhoek et Hartsoeker virent les premiers, ou crurent voir la graine dont nous sommes form√©s, ils ne firent pas √† beaucoup pr√®s une si √©tonnante d√©couverte. Quel plaisir sentit Microm√©gas en voyant remuer ces petites machines, en examinant tous leurs tours, en les suivant dans toutes leurs op√©rations ! comme il s'√©cria ! comme il mit avec joie un de ses microscopes dans les mains de son compagnon de voyage ! ¬ę Je les vois, disaient-ils tous deux √† la fois ; ne les voyez-vous pas qui portent des fardeaux, qui se baissent, qui se rel√®vent. ¬Ľ En parlant ainsi les mains leur tremblaient, par le plaisir de voir des objets si nouveaux et par la crainte de les perdre. Le Saturnien, passant d'un exc√®s de d√©fiance √† un exc√®s de cr√©dulit√©, crut apercevoir qu'ils travaillaient √† la propagation. Ah ! , disait-il, j'ai pris la nature sur le fait. Mais il se trompait sur les apparences : ce qui n'arrive que trop, soit qu'on se serve ou non de microscopes.

CHAPITRE SIXI√ąME

CE QUI LEUR ARRIVA AVEC DES HOMMES

Microm√©gas, bien meilleur observateur que son nain vit clairement que les atomes se parlaient ; et il le fit remarquer √† son compagnon, qui, honteux de s'√™tre m√©pris sur l'article de la g√©n√©ration, ne voulut point croire que de pareilles esp√®ces pussent se communiquer des id√©es. Il avait le don des langues aussi bien que le Sirien ; il n'entendait point parler nos atomes, et il supposait qu'ils ne parlaient pas. D'ailleurs, comment ces √™tres imperceptibles auraient ils les organes de la voix, et qu'auraient-ils √† dire ? Pour parler, il faut penser, ou √† peu pr√®s ; mais s'ils pensaient, ils auraient donc l'√©quivalent d'une √Ęme. Or, attribuer l'√©quivalent d'une √Ęme √† cette esp√®ce, cela lui paraissait absurde. ¬ęMais, dit le Sirien, vous avez cru tout √† l'heure qu'ils faisaient l'amour ; est-ce que vous croyez qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans prof√©rer quelque parole, ou du moins sans se faire entendre ? Supposez-vous d'ailleurs qu'il soit plus difficile de produire un argument qu'un enfant ? Pour moi, l'un et l'autre me paraissent de grands myst√®res. ‚ÄĒ Je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain ; je n'ai plus d'opinion. Il faut t√Ęcher d'examiner ces insectes, nous raisonnerons apr√®s. ‚ÄĒ C'est fort bien dit ¬Ľ, reprit Microm√©gas ; et aussit√īt il tira une paire de ciseaux dont il se coupa les ongles et d'une rognure de l'ongle de son pouce, il fit sur-le- champ une esp√®ce de grande trompette parlante, comme un vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La circonf√©rence de l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout l'√©quipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres circulaires de l'ongle ; de sorte que, gr√Ęce √† son industrie, le philosophe de l√†-haut entendit parfaitement le bourdonnement de nos insectes de l√†-bas. En peu d'heures il parvint √† distinguer les paroles, et enfin √† entendre le fran√ßais. Le nain en fit autant, quoique avec plus de difficult√©. L'√©tonnement des voyageurs redoublait √† chaque instant. Ils entendaient des mites parler d'assez bon sens : ce jeu de la nature leur paraissait inexplicable. Vous croyez bien que le Sirien et son nain br√Ľlaient d'impatience de lier conversation avec les atomes ; il craignait que sa voix de tonnerre, et surtout celle de Microm√©gas, n'assourd√ģt les mites sans en √™tre entendue. Il fallait en diminuer la force. Ils se mirent dans la bouche des esp√®ces de petits cure-dents, dont le bout fort effil√© venait donner aupr√®s du vaisseau. Le Sirien tenait le nain sur ses genoux, et le vaisseau avec l'√©quipage sur un ongle ; il baissait la t√™te et parlait bas. Enfin, moyennant toutes ces pr√©cautions et bien d'autres encore, il commen√ßa ainsi son discours :

¬ę Insectes invisibles, que la main du Cr√©ateur s'est plu √† faire na√ģtre dans l'ab√ģme de l'infiniment petit, je le remercie de ce qu'il a daign√© me d√©couvrir des secrets qui semblaient imp√©n√©trables. Peut-√™tre ne daignerait- on pas vous regarder √† ma cour ; mais je ne m√©prise personne, et je vous offre ma protection. ¬Ľ

Si jamais il y a eu quelqu'un d'√©tonn√©, ce furent les gens qui entendirent ces paroles. Ils ne pouvaient deviner d'o√Ļ elles partaient. L'aum√īnier du vaisseau r√©cita les pri√®res des exorcismes, les matelots jur√®rent, et les philosophes du vaisseau firent un syst√®me ; mais quelque syst√®me qu'ils fissent, ils ne purent jamais deviner qui leur parlait. Le nain de Saturne, qui avait la voix plus douce que Microm√©gas, leur apprit alors en peu de mots √† quelles esp√®ces ils avaient affaire. Il leur conta le voyage de Saturne, les mit au fait de ce qu'√©tait monsieur Microm√©gas ; et, apr√®s les avoir plaints d'√™tre si petits, il leur demanda s'ils avaient toujours √©t√© dans ce mis√©rable √©tat si voisin de l'an√©antissement, ce qu'ils faisaient dans un globe qui paraissait appartenir √† des baleines, s'ils √©taient heureux, s'ils multipliaient, s'ils avaient une √Ęme, et cent autres questions de cette nature.

Un raisonneur de la troupe, plus hardi que les autres, et choqu√© de ce qu'on doutait de son √Ęme, observa l'interlocuteur avec des pinnules braqu√©es sur un quart de cercle, fit deux stations, et √† la troisi√®me il parla ainsi : ¬ę Vous croyez donc, Monsieur, parce que vous avez mille toises depuis la t√™te jusqu'aux pieds. que vous √™tes un... ‚ÄĒ Mille toises ! s'√©cria le nain ; juste ciel ! d'o√Ļ peut-il savoir ma hauteur ? mille toises ! Il ne se trompe pas d'un pouce ; quoi ! cet atome m'a mesur√© ! il est g√©om√®tre, il conna√ģt ma grandeur ; et moi, qui ne le vois qu'√† travers un microscope, je ne connais pas encore la sienne ! ‚ÄĒ Oui, je vous ai mesur√©, dit le physicien, et je mesurerai bien encore votre grand compagnon. ¬Ľ La proposition fut accept√©e ; Son Excellence se coucha de son long : car, s'il se f√Ľt tenu debout, sa t√™te e√Ľt √©t√© trop au-dessus des nuages. Nos philosophes lui plant√®rent un grand arbre dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que je me garderai bien d'appeler par son nom, √† cause de mon grand respect pour les dames. Puis, par une suite de triangles li√©s ensemble, ils conclurent que ce qu'ils voyaient √©tait en effet un jeune homme de cent vingt mille pieds de roi.

Alors Microm√©gas pronon√ßa ces paroles : ¬ę Je vois plus que jamais qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. O Dieu ! qui avez donn√© une intelligence √† des substances qui paraissent si m√©prisables, l'infiniment petit vous co√Ľte aussi peu que l'infiniment grand ; et, s'il est possible qu'il y ait des √™tres plus petits que ceux-ci, ils peuvent encore avoir un esprit sup√©rieur √† ceux de ces superbes animaux que j'ai vus dans le ciel, dont le pied seul couvrirait le globe o√Ļ je suis descendu. ¬Ľ

Un des philosophes lui r√©pondit qu'il pouvait en toute s√Ľret√© croire qu'il est en effet des √™tres intelligents beaucoup plus petits que l'homme. Il lui conta, non pas tout ce que Virgile a dit de fabuleux sur les abeilles, mais ce que Swammerdam a d√©couvert, et ce que R√©aumur a diss√©qu√©. Il lui apprit enfin qu'il y a des animaux qui sont pour les abeilles ce que les abeilles sont pour l'homme, ce que le Sirien lui-m√™me √©tait pour ces animaux si vastes dont il parlait, et ce que ces grands animaux sont pour d'autres substances devant lesquelles ils ne paraissent que comme des atomes. Peu √† peu la conversation devint int√©ressante, et Microm√©gas parla ainsi.

CHAPITRE SEPTI√ąME

CONVERSATION AVEC LES HOMMES

¬ęO atomes intelligents, dans qui l'Etre √©ternel s'est plu √† manifester son adresse et sa puissance, vous devez sans doute go√Ľter des joies bien pures sur votre globe : car, ayant si peu de mati√®re, et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie √† aimer et √† penser ; c'est la v√©ritable vie des esprits. Je n'ai vu nulle part le vrai bonheur ; mais il est ici, sans doute.¬Ľ A ce discours, tous les philosophes secou√®rent la t√™te ; et l'un d'eux, plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on excepte un petit nombre d'habitants fort peu consid√©r√©s, tout le reste est un assemblage de fous, de m√©chants et de malheureux. ¬ę Nous avons plus de mati√®re qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la mati√®re ; et trop d'esprit, si le mal vient de l'esprit. savez-vous bien, par exemple, qu'√† l'heure o√Ļ je vous parle, il y a cent mille fous de notre esp√®ce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacr√©s par eux, et que, presque sur toute la terre, c'est ainsi qu'on en use de temps imm√©morial ? ¬Ľ Le Sirien fr√©mit, et demanda quel pouvait √™tre le sujet de ces horribles querelles entre de si ch√©tifs animaux. ¬ęIl s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui font √©gorger pr√©tende un f√©tu sur ce tas de boue. Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra √† un certain homme qu'on nomme Sultan, ou √† un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, C√©sar. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit ; et presque aucun de ces animaux, qui s'√©gorgent mutuellement, n'a jamais vu l'animal pour lequel ils s'√©gorgent.

‚ÄĒ Ah ! malheureux ! s'√©cria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet exc√®s de rage forcen√©e ! Il me prend envie de faire trois pas, et d'√©craser de trois coups de pied toute cette fourmili√®re d'assassins ridicules. ‚ÄĒ Ne vous en donnez pas la peine, lui r√©pondit-on ; ils travaillent assez √† leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centi√®me partie de ces mis√©rables ; sachez que, quand m√™me ils n'auraient pas tir√© l'√©p√©e, la faim, la fatigue ou l'intemp√©rance, les emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares s√©dentaires qui du fond de leur cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'homme, et qui ensuite en font remercier Dieu solennellement.¬Ľ Le voyageur se sentait √©mu de piti√© pour la petite race humaine, dans laquelle il d√©couvrait de si √©tonnants contrastes. ¬ęPuisque vous √™tes du petit nombre des sages, dit-il √† ces messieurs, et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de l'argent, dites-moi, je vous en prie, √† quoi vous vous occupez. ‚ÄĒ Nous diss√©quons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres ; nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n'entendons pas.¬Ľ Il prit aussit√īt fantaisie au Sirien et au Saturnien d'interroger ces atomes pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. ¬ę Combien comptez-vous, dit-il, de l'√©toile de la Canicule √† la grande √©toile des G√©meaux ? ¬Ľ Ils r√©pondirent tous √† la fois : ¬ę trente-deux degr√©s et demi. ‚ÄĒ Combien comptez-vous d'ici √† la Lune ? ‚ÄĒ Soixante demi-diam√®tres de la terre en nombre rond. ‚ÄĒ Combien p√®se votre air ? ¬Ľ Il croyait les attraper, mais tous lui dirent que l'air p√®se environ neuf cents fois moins qu'un pareil volume de l'eau la plus l√©g√®re, et dix-neuf cents fois moins que l'or de ducat. Le petit nain de Saturne, √©tonn√© de leurs r√©ponses, fut tent√© de prendre pour des sorciers ces m√™mes gens auxquels il avait refus√© une √Ęme un quart d'heure auparavant.

Enfin Microm√©gas leur dit : ¬ę Puisque vous savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans. Dites-moi ce que c'est que votre √Ęme, et comment vous formez vos id√©es. ¬Ľ Les philosophes parl√®rent tous √† la fois comme auparavant : mais ils furent tous de diff√©rents avis. Le plus vieux citait Aristote, l'autre pronon√ßait le nom de Descartes ; celui-ci, de Malebranche ; cet autre, de Leibnitz ; cet autre, de Locke. Un vieux p√©ripat√©ticien dit tout haut avec confiance ¬ę L'√Ęme est un ent√©l√©chie, et une raison par qui elle a la puissance d'√™tre ce qu'elle est. C‚Äôest ce que d√©clare express√©ment Aristote, page 633 de l'√©dition du Louvre.  ŠľėőĹŌĄőĶőĽőĶŌáőĶŠŅĖőĪ ŠľźŌÉŌĄőĻ . Je n'entends pas trop bien le grec, dit le g√©ant. ‚ÄĒ Ni moi non plus, dit la mite philosophique ‚ÄĒ Pourquoi donc, reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec ? ‚ÄĒ C'est, r√©pliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu'on ne comprend point du tout dans la langue qu'on entend le moins. ¬Ľ

Le cart√©sien prit la parole, et dit : ¬ę L'√Ęme est un esprit pur qui a re√ßu dans le ventre de sa m√®re toutes les id√©es m√©taphysiques, et qui, en sortant de l√†, est oblig√©e d'aller √† l'√©cole, et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su, et qu'elle ne saura plus. ‚ÄĒ Ce n'√©tait donc pas la peine, r√©pondit l'animal de huit lieues, que ton √Ęme f√Ľt si savante dans le ventre de ta m√®re, pour √™tre si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. Mais qu'entends-tu par esprit ? ‚ÄĒ Que me demandez-vous l√† ? dit le raisonneur ; je n'en ai point d'id√©e ; on dit que ce n'est pas de la mati√®re. ‚ÄĒ Mais sais-tu au moins ce que c'est que de la mati√®re ? ‚ÄĒ Tr√®s bien, r√©pondit l'homme. Par exemple cette pierre est grise, et d'une telle forme, elle a ses trois dimensions, elle est pesante et divisible. ‚ÄĒ Eh bien ! dit le Sirien, cette chose qui te para√ģt √™tre divisible, pesante et grise, me dirais-tu bien ce que c'est ? Tu vois quelques attributs ; mais le fond de la chose, le connais-tu ? ‚ÄĒ Non, dit l'autre. ‚ÄĒ Tu ne sais donc point ce que c'est que la mati√®re. ¬Ľ

Alors monsieur Microm√©gas adressant la parole √† un autre sage qu'il tenait sur son pouce, lui demanda ce que c'√©tait que son √Ęme, et ce qu'elle faisait. ¬ę Rien du tout, r√©pondit le philosophe malebranchiste ; c'est Dieu qui fait tout pour moi : je vois tout en lui, je fais tout en lui ; c'est lui qui fait tout sans que je m'en m√™le. ‚ÄĒ Autant vaudrait ne pas √™tre, reprit le sage de Sirius. Et toi, mon ami. dit-il √† un Leibnitzien qui √©tait l√†, qu'est-ce que ton √Ęme ? ‚ÄĒ C'est, r√©pondit le Leibnitzien, une aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne, ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne pendant que mon corps montre l'heure ; ou bien mon √Ęme est le miroir de l'univers, et mon corps est la bordure du miroir : cela est clair. ¬Ľ

Un petit partisan de Locke √©tait l√† tout aupr√®s ; et quand on lui eut enfin adress√© la parole : ¬ę Je ne sais pas, dit-il, comment je pense, mais je sais que je n'ai jamais pens√© qu'√† l'occasion de mes sens. Qu'il y ait des substances immat√©rielles et intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas ; mais qu'il soit impossible √† Dieu de communiquer la pens√©e √† la mati√®re, c'est de quoi je doute fort. Je r√©v√®re la puissance √©ternelle ; il ne m'appartient pas de la borner : je n'affirme rien ; je me contente de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense. ¬Ľ L'animal de Sirius sourit : il ne trouva pas celui-l√† le moins sage ; et le nain de Saturne aurait embrass√© le sectateur de Locke sans l'extr√™me disproportion. Mais il y avait l√†, par malheur, un petit animalcule en bonnet carr√© qui coupa la parole √† tous les animalcules philosophes ; il dit qu'il savait tout le secret, que cela se trouvait dans la Somme de saint Thomas ; il regarda de haut en bas les deux habitants c√©lestes ; il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs √©toiles, tout √©tait fait uniquement pour l'homme. A ce discours, nos deux voyageurs se laiss√®rent aller l'un sur l'autre en √©touffant de ce rire inextinguible qui, selon Hom√®re, est le partage des dieux : leurs √©paules et leurs ventres allaient et venaient, et dans ces convulsions le vaisseau, que le Sirien avait sur son ongle, tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. Ces deux bonnes gens le cherch√®rent longtemps ; enfin ils retrouv√®rent l'√©quipage, et le rajust√®rent fort proprement. Le Sirien reprit les petites mites ; il leur parla encore avec beaucoup de bont√©, quoiqu'il f√Ľt un peu f√Ęch√© dans le fond du coeur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau livre de philosophie, √©crit fort menu pour leur usage, et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement, il leur donna ce volume avant son d√©part : on le porta √† Paris √† l'Acad√©mie des sciences ; mais, quand le secr√©taire l'eut ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc : ¬ę Ah ! dit-il, je m'en √©tais bien dout√©. ¬Ľ

François-Marie Arouet, dit Voltaire, 1694-1778.

 


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